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  • carolinecouronne

CHIENNE DE VIE EN UKRAINE

4:30 du matin. Il pleut, pas des cordes, mais un crachin lent et visqueux comme on le trouve en Angleterre du Nord, celui qui vous fait frisotter les cheveux au coin des oreilles et trempe votre veste alors que vous vous pensiez être à l’abri. Nous sommes au milieu d’une route sombre, à 20 minutes de Dniepopretovsk, la deuxième ville principale d’Ukraine. Recroquevillée à l’arrière de la voiture depuis 9 heures de route, je faillis dire quelques minutes plus tôt : « tu vois, je te l’avais dit, on y arrive finalement, pas de soucis. Tant bien que mal, mais dans 20 minutes nous serons chez nous au chaud ». Un sentiment de prudence m’avait interdit de me réjouir si vite. Bravo, l’instinct de la galère m’a gagné avec l’expérience des voyages, je me suis tue et j’ai bien fait ! Notre taxi de fortune après une ultime secousse et un énième démarrage forcé en première a rendu l’âme. Zair, un tatar Ukrainien, dont la famille, déplacée comme des milliers d’autres par Staline, est revenue sur ses terres après le départ involontaire de l’Union Soviétique ; nous annonce dans un turque à l’accent russe : « fini, la voiture est cassée, vous devez prendre un autre taxi ». Intriguant ça d’ailleurs. Ce n’est ni l’anglais ni le français la Lingua Franca pendant notre périple, mais bien le turque. Quelle influence l’Empire Ottoman a eu sur cette région ! On s’en rend encore compte aujourd’hui presque 100 ans après sa chute. Zair fait parti de ces millions d’Ukrainiens, qui n’ont aucune ressource. Etre pauvre ici, c’est redonner un sens à la définition de pauvreté. C’est abandonner la dignité humaine pour pouvoir se nourrir, c’est avoir 80 ans, et vivre dans la rue, et ne pas être le seul. C’est avoir 6 ans et se battre pour un bout de pain, c’est oublier le public et uriner sur un trottoir, ou encore cultiver un morceau de terre pour se nourrir, entre deux voies d’une autoroute. Ou c’est s’appeler Zair, attendre aux stations de bus des touristes malchanceux et leur offrir pour une bouchée de pain de les conduire à la destination de leur choix, à 2 Km ou à 1000 Km. Yalta-Dniepopetrovsk compte 600km, Zair les fera d’une traite, en 9 heures, sans broncher d’une oreille, dévorant le maigre petit dîner que nous lui offrons, pendant nos 10 minutes de pause. Le restaurant de fortune, planté au milieu d’une citée sans lumière, sans route goudronnée, rempli d’hommes saouls pour oublier leur provenance et leur destinée, nous sert ce qui nous semble être une immonde pitance, un festin pour Zair. Les routes d’Ukraine sont parsemées de trous béants, qui n’offrent guère de repos à notre véhicule épuisé, une Ford de 20 ans d’age, aux vitres fumées, aux pneus essoufflés et à l’intérieur tellement meurtri que je me félicite de voyager de nuit : la lumière d’un plein jour m’aurait probablement découragée d’y monter. Alors que Zair, dont le père Dair est viticulteur et possède un vignoble de ce fameux vin Criméen, nous emmène tambour battant le long du Nièpre, je revois Yalta défiler, pleine d’Histoire et vide de beauté, petit paradis terrestre pour les Ukrainiens, lieu désespéré pour qui connaît le reste du monde. Promesse de la magnifique Mer Noire, Yalta se tient assise sur une plage de rochers gris, un Blackpool soviétique, parcouru en long en large par les mêmes ploucs que l’on rencontre sur toute station balnéaire appauvrie. La seule chose de bien à faire à Yalta est d’en partir. Les russes en faisaient leur station de prédilection, rien de m’étonne de savoir qu’ils déferlent aujourd’hui sur notre belle Cote d’Azur, achetant et investissant dans les plus belles résidences, et délaissant la pauvre Yalta. Entourée de gorges verdoyantes et parsemée de pins aux odeurs mediterannéennes, la ville offre ses plus belles couleurs à quelques kilomètres au nord de la plage. Délaissée par les touristes Ukrainiens, cette facette de Yalta fait oublier la misere sociale rencontrée dans les villes. S’arrêtant quelques minutes en surplomb de la colline de l’Ours, nous découvrons à l’Est l’ouverture sur la Mer Noire, d’où nous pouvons imaginer à 700 Km seulement, la plaie béante du Bosphore. Istanbul se tient non loin de nous, terre promise des grands conquérants de tout temps, alors que à quelques centaines de Km se tient Sébastopol, terre conquise par Napoléon. La Crimée, position des plus stratégiques, sud de l’Ukraine, terre des Tatars, criblée de petites mosquées timidement imposées, embelli un pays difficile, lourd de passé, ravagé par le Communisme Soviétique et à jamais handicapé par la chute de l’Empire. Au moins, sous l’Union Soviétique, les femmes et les enfants étaient nourris, les vieux étaient payés, les malades étaient soignés. Aujourd’hui, 13 ans après l’indépendance et un Etat en cessation de paiement, des centaines d’usines ont fermé leurs portes, d’autres prises au piège par leurs employés qui venaient au travail tous les jours même sans avoir reçu de salaire depuis des mois, ont continué a tourner. Beaucoup de personnes âgées toutes sans retraites, vivent dans les rues, les femmes se vendent sur Internet dans l’espoir de trouver un mari européen, américain, russe, n’importe qui en mesure de les sortir d’ici. Qui pourrait les blâmer ? Pas moi. Le pays a beaucoup à offrir, une belle situation géographique, une population jeune et dynamique, une situation privilégiée économiquement car troisième exportateur d’acier au monde, un climat généreux. Comme dans tous les pays très pauvres, seul le gouvernement fait défaut.

Alors que nous partons à pieds, et dans le froid humide à la recherche d’un taxi, nous pensons à Zair, qui bricole sa voiture. Il la fera redémarrer, son seul outil de travail et de survie, mais il rentrera de nouveaux à Yalta, cherchant de nouveaux touristes, épuisant sa Ford jusqu'à l’explosion de moteur. Nous avons passé un mauvais moment, mais le notre n’était que temporaire. Zair, c’est sa vie. Chienne de vie, en Ukraine.


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